Utilisation traditionnelle de 7 amers : l’assemblage idéal pour un “amer universel”

En phytothérapie, dont l’amérothérapie est une branche rationnelle, les allégations médicales sont exclues: si l’on avance que telle plante peut soigner telle maladie, elle devient un médicament, et il faut alors des études longues et coûteuses pour pouvoir la distribuer comme telle… Un agrément est cependant effectif si l’on se réfère à un usage historique, traditionnel de chaque plante, sans pour autant en désigner les effets médicaux.

C’est ainsi que la très grande majorité des plantes, ou mélanges de plantes (tisanes, gélules, sirops, lotions) se présentent non pas comme des remèdes, mais comme des substances qui “aident à …, ou bien qui sont “favorables à …) sans s’impliquer dans une intention médicale, mais aussi “selon leur usage traditionnel pour …”.

Concernant les amers, en particulier les 7 amers que j’ai sélectionnés pour créer “l’amer universel”, voici les usages traditionnels (avec leurs qualités thérapeutiques), mais ces précisions d’ordre médical ne peuvent apparaître ni sur l’étiquetage, ni sur leur mode d’utilisation.

Voici les utilisations traditionnelles (non médicales) de ces végétaux dans un cadre historique, culinaire ou culturel, sans allégation thérapeutique. Ces informations s’appuient sur des sources ethnobotaniques, des traditions populaires ou des usages ancestraux (herboristerie européenne, médecine traditionnelle chinoise, savoirs amérindiens, etc.).


1. Gentiane (Gentiana lutea)

  • Tradition européenne :
    • Digestif : La racine, très amère, était infusée dans des vins ou des liqueurs (comme la Suze ou l’Avèze) pour stimuler l’appétit avant les repas, selon les coutumes alpines et auvergnates.
    • Tonique : Utilisée dans les “amer bitters” (comme l’Angostura), souvent associés à des rituels de convivialité ou de digestion après un repas copieux.
    • Symbolique : Dans certaines régions, la gentiane était considérée comme une plante protectrice contre les mauvais sorts.
  • Précautions traditionnelles : Toujours diluée (jamais pure) en raison de son amertume intense.

2. Houblon (Humulus lupulus)

  • Tradition européenne :
    • Bière : Utilisé depuis le Moyen Âge pour aromatiser et conserver la bière (remplaçant des plantes comme le gruit). Les moines bénédictins l’ont popularisé.
    • Oreiller sédatif : Les cônes de houblon étaient glissés dans des taies d’oreiller pour favoriser un sommeil réparateur (usage populaire en Allemagne et en Angleterre).
    • Cuisine : Jeunes pousses consommées comme asperges sauvages en Europe de l’Est.
  • Symbolique : Associé à la fertilité et à la protection dans le folklore germanique.

3. Thé vert (Camellia sinensis)

  • Tradition asiatique :
    • Rituel : Au cœur de la cérémonie du thé japonaise (chanoyu), symbole d’harmonie et de respect. En Chine, offert en signe d’hospitalité.
    • Cuisine : Utilisé pour parfumer des plats (ex. : thé vert salé au Japon, œufs au thé en Chine), des desserts (glaces, mochi) ou des marinades.
    • Conservation : Les feuilles étaient parfois mélangées à des céréales pour éviter les moisissures (usage ancien au Vietnam).
  • Variétés : Le matcha (thé vert broyé) était réservé aux samouraïs pour son effet énergisante avant les combats (légende).
  • l’utilisation locale des infusettes de thé après infusion pour soigner des peaux irritées, des eczémas, voire des psoriasis) est de renommée publique.

4. Reine-des-prés (Filipendula ulmaria)

  • Tradition européenne :
    • Boire des druides : Appelée “herbe des abeilles” (fleurs mellifères), elle était infusée dans des hydromels ou des vins aromatiques.
    • Parfum : Utilisée pour parfumer les liqueurs (ex. : Chartreuse) ou les vins (comme le vin de mai alsacien).
    • Cuisine : Fleurs séchées pour aromatiser des desserts (crèmes, gelées) ou des salades printanières.
    • Irritations cutanées: applications locales efficaces (présence active d’acide salicilique, une aspirine naturelle).
  • Folklore : Associée aux fées et aux rituels de protection des maisons en Irlande.

5. Fumeterre (Fumaria officinalis)

  • Tradition méditerranéenne et européenne :
    • Purification : Brûlée comme encens dans les maisons pour “assainir l’air” (usage mentionné par Dioscoride).
    • Tisane printanière : Consommée en infusion avec d’autres herbes (pissenlit, ortie) lors des “cures de printemps” en France et en Espagne.
    • Cuisine : Jeunes pousses ajoutées aux salades en Crète ou en Turquie (goût légèrement amer et rafraîchissant).
  • Symbolique : Son nom latin (Fumaria, “fumée”) évoque son usage pour chasser les mauvaises énergies.

6. Fenouil (Foeniculum vulgare)

  • Tradition méditerranéenne et moyen-orientale :
    • Digestif : Graines mâchées après les repas en Inde (mukhwas) ou infusées en tisane en Grèce (pour faciliter la digestion des plats gras).
    • Cuisine : Bulbe consommé cru ou cuit (comme légume), graines dans les pains (ex. : focaccia italienne), les saucisses (ex. : finocchiona toscane) ou les currys.
    • Rituels : Dans la Rome antique, on suspendait du fenouil aux portes pour éloigner les esprits malfaisants.
  • Autres usages : Huile essentielle pour parfumer les savons (tradition marseillaise).

7. Quinquina (Cinchona spp.)

  • Tradition sud-américaine :
    • Boisson tonique : L’écorce de quinquina (riche en quininine) était infusée dans des vins ou des eaux-de-vie par les Jésuites au XVIIᵉ siècle pour lutter contre les “fièvres des marais” (usage historique, non médical).
    • Apéritif : À l’origine des tonics (comme le Schweppes), mélangés à du gin pour masquer l’amertume (cocktail Gin Tonic né dans l’Empire britannique).
    • Symbolique : Appelé “écorce des Jésuites”, car rapporté en Europe par des missionnaires.
  • Précautions : L’écorce pure est très amère et était toujours diluée.

8. Stévia (Stevia rebaudiana)

  • Tradition guaraní (Paraguay/Brésil) :
    • Édulcorant naturel : Les feuilles étaient mâchées ou infusées pour sucrer les boissons (comme le maté) ou les aliments, bien avant la découverte du sucre raffiné.
    • Rituels : Utilisée dans des cérémonies pour ses propriétés “douces et apaisantes” (selon les chamanes guaranís).
    • Médicine populaire : Appelée “ka’a he’ê” (“herbe douce”) par les Amérindiens, mais sans allégation spécifique.
  • Usage moderne : Cultivée au Japon depuis les années 1970 comme alternative au sucre.

L’utilisation en tisane ou en action locale de ces 7 amers permet des actions bien plus précises et effectives que ces attributions d’usages traditionnels. Mais pour rester dans le cadre juridique assez étroit de la phytothérapie, nous ne pourrons qu’évoquer ces pratiques historiques.


Les amers, des bienfaits depuis longtemps reconnus.

Les formules amères à base de plantes remontent à l’Antiquité. Les anciens Égyptiens faisaient macérer des herbes amères dans du vin, utilisant probablement l’infusion à la fois pour améliorer le goût du vin mais aussi pour soutenir la digestion comme nous le faisons aujourd’hui.

OTZI, la momie des glaciers, et sa pharmacie d’amers

Ce chasseur transalpin dont on a retrouvé la momie dans un glacier italien, gardait contre lui une sacoche contenant sa petite pharmacie personnelle. En l’occurence des lamelles séchées d’un champignon bien connu, le polypore du bouleau, dont l’utilisation immémoriale a été de lutter contre les vers intestinaux (trichinose) et comme cicatrisant des plaies sanieuses. Les extraits de ce polypore font partie des substances amères, comme d’ailleurs le nommé Amaropostia stiptica (en anglais “bitter bracket”), champignon des campagnes britanniques considéré comme la substance naturelle la plus amère.

La première formule d’amers documentée dans le monde occidental remonte à Mithridate, souverain de l’ancien royaume grec du Pont, qui cherchait, curieusement, à développer un antidote aux substances toxiques. Mais c’est avec la thériaque vénitienne, que se développe une véritable médecine reposant sur les amers. Ce célèbre mélange de plantes médicinales a été rapporté à Rome comme contrepoison par Pompée (on mourait beaucoup d’empoisonnements à l’époque…), avec une formule comportant 43 plantes, quasiment toutes amères. L’alchimiste Paracelse en modifie la formule, toujours avec 43 végétaux.

Cette thériaque est reprise dans les monastères , qui avaient tous un jardin médicinal, ce qui a donné lieu à de nombreux élixirs ou liqueurs (Bénédictine, Chartreuse) consommées par plaisir, mais surtout pour leurs effets bénéfiques généraux.

En 1151, l’abbesse Hildegarde de Bingen publie un premier ouvrage: “le livre des subtilités”, qui sera complété après sa mort par des thérapeutes de son école. Elle y propose des remèdes où prédominent les extraits végétaux amers, comme l’armoise, la gentiane, l’aloès, la sauge, le cresson, le céleri ou la lavande, mais aussi la bile de lapin “extraite en phase de lune croissante avec une seringue”.

Deux ouvrages (dits également “grimoires”) ont à partir deu XVIème siècle, ont participé à la connaissance des effets médicaux de certaines plantes amères: le “grand Albert” et le “petit Albert”.

Les deux grimoires évoquent plusieurs plantes amères, souvent associées à des vertus dépuratives, digestives, fébrifuges ou vermifuges, conformément aux connaissances empiriques de l’époque. Voici les principales :

A: l’absinthe (artemisia absinthium).

  • Mentions :
    • Le Grand Albert (éditions anciennes) et Le Petit Albert (chapitre sur les “secrets de la nature”) la décrivent comme une plante “chaude et sèche”, utile contre les fièvres intermittentes (paludisme), les vers intestinaux, et les troubles digestifs.
    • Elle est parfois associée à des rituels de protection (ex. : suspendue dans les étables pour éloigner les maladies du bétail).
  • Remèdes :
    • Infusion : 1 cuillère à café de feuilles séchées dans 250 ml d’eau bouillante, à boire pour stimuler l’appétit ou expulser les vers.
    • Vin d’absinthe : Macération de feuilles dans du vin blanc (usage vermifuge ou tonique).
    • Cataplasme : Feuilles écrasées appliquées sur les plaies pour “tirer les humeurs malignes” (effet antiseptique).

B. la gentiane (gentiana lutea)

  • Mentions :
    • Le Petit Albert (section “Médecine des simples”) la qualifie de “racine amère par excellence”, recommandée pour les faiblesses d’estomac, les fièvres, et comme tonique général.
    • Elle est parfois appelée “racine de fièvre” ou “racine de vie”.
  • Remèdes :
    • Décoction : 1 cuillère à café de racine séchée dans 250 ml d’eau, bouillie 10 min. À boire avant les repas pour stimuler la digestion.
    • Teinture : Macération dans de l’alcool (usage similaire à la gentiane moderne).
    • Poudre : Racine réduite en poudre, mélangée à du miel pour les convalescents.

C- La chicorée sauvage

  • Mentions :
    • Le Grand Albert la cite comme plante “froide et amère”, utile pour “rafraîchir le foie” et traiter les ictères (jaunisses).
    • Le Petit Albert ajoute qu’elle “purge les humeurs bilieuses”.
  • Remèdes :
    • Jus frais : Extrait des feuilles, mélangé à du miel pour les troubles hépatiques.
    • Salade : Feuilles crues consommées pour “nettoyer le sang” (effet diurétique et détoxifiant).

D- la rue (ruta graveolens)

  • Mentions :
    • Les deux ouvrages la classent parmi les plantes “chaudes et amères”, aux propriétés antispasmodiques, emménagogues (régulation des règles) et vermifuges.
    • Le Petit Albert précise qu’elle “chasse les venins” (usage contre les morsures de serpents ou les poisons).
    • Attention : La rue est toxique à haute dose (abortive, neurotoxique).
  • Remèdes :
    • Infusion : 1 pincée de feuilles dans 250 ml d’eau, pour les règles douloureuses ou les vers.
    • Huile de rue : Macération dans de l’huile d’olive, appliquée sur les articulations douloureuses (effet anti-inflammatoire).

E. le centaurée (centaurium erythraea)

  • Mentions :
    • Le Grand Albert la décrit comme une plante “amère et astringente”, efficace contre les fièvres, les digestions lentes, et les plaies.
    • Surnommée “herbe à la fièvre” ou “petite centaurée”.
  • Remèdes :
    • Décoction : 1 cuillère à soupe de sommités fleuries dans 500 ml d’eau, pour les fièvres ou les diarrhées.
    • Compresse : Décoction appliquée sur les ulcères ou les coupures.

F. L’Aloes (aloe vera)

  • Mentions :
    • Le Petit Albert mentionne l’aloès comme “purgeur des humeurs” et laxatif puissant.
    • Associé à des rituels de purification (ex. : brûlé pour chasser les mauvais esprits).
  • Remèdes :
    • Jus : Extrait de la pulpe, mélangé à du miel pour traiter la constipation.
    • Poudre : Sève séchée, utilisée en petite quantité comme purgatif.

On retrouve dans cette liste des plantes encore bien utilisées de nos jours en phytothérapie(gentiane, chicorée, aloès), ainsi que des plantes dont la toxicité avérée (rue, absinthe) en a largement limité l’usage.

De nos jours, plusieurs fabricants se targuent de proposer ces remèdes, en particulier sous forme d’élixirs … mais aussi d’apéritifs (vermouths, gentianes)

Actuellement, nos organismes sont en quelque sorte orphelins de l’amertume.Et les médicaments si évolués soient-ils, ne soignent que des maladies déclarées, mais n’agissent pas en protecteurs de santé comme les amers traditionnels. 

On note pourtant un renouveau dans la consommation des amers: la mode des bières houblonnées, des cocktails, et le phénomène Spritz.

De plus en plus, la bière remplace le vin dans des soirées arrosées. Et la tendance est de savoir apprécier (merci les belges qui ont montré le chemin) des bières fortement amérisées par l’adjonction d’extraits de houblon… et parfois d’amer Picon, soit un retour au traditionnel Picon-bière….

Longtemps réservés aux “connaisseurs” (ça fait toujours mieux que “pochetrons”) des bars huppés des hôtels de luxe, les cocktails sont maintenant proposés dans tous les bars branchés et constituent l’essentiel de leur chiffre d’affaires. Et il est de bon ton d’y introduire une bonne dose d’amers, dont il existe une kyrielle de spécialités, chacune ayant un goût ou une saveur originale.

Mais le phénomène récent le plus “tendance” est la consommation chez soi, en famille ou entre amis, d’un “Spritz”, le  mélange d’un vin blanc effervescent (par ailleurs très médiocre à l’état pur), d’un amer italier (Apérol, Campari), et d’un soda… le tout dans un grand verre rond dédié et beaucoup de boisson.

Ces cocktails constitueraient une saine cure d’amertume ? Ce serait trop beau pour ces (nouveaux) amateurs (et amatrices car le Spritz fait un carton chez les dames …) de sensations amères. Car ces boissons, justement pour faire “passer” l’amertume, sont gavées de sucre. Justement ce qu’il ne faut pas  (voir plus loin) pour une efficacité tangible des molécules amères.